lundi 16 novembre 2015

L'identité selon Juliette Sméralda



[Sociologue d'origine martiniquaise, Juliette Sméralda est l'auteur de nombreux livres et articles. Elle a notamment écrit La racisation des relations intergroupes ou la problématique de la couleur. Le cas de la Martinique en 2002, Peau noire cheveu crépu, l'histoire d'une aliénation en 2005, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté en 2008, Socio Logiques en 2011. À travers ses œuvres, elle traite donc de thématiques variées telles l'interculturalité, les discriminations, l'aliénation, la dominance, les héritages culturels.]


Miss Baylavwa (M. B.) : Pouvez-vous présenter votre champ de recherche ?

Juliette Smeralda (J. S.) : Je travaille essentiellement la sociologie culturelle. Il s’agit donc d’essayer de nous comprendre à partir de notre substrat culturel. Ce substrat culturel est porté par un substrat humain fortement africain qui a profondément marqué nos sociétés. Et, même si il y a d’autres groupes humains qui arrivent après, ils vivent dans ce contexte culturel qui est façonné par les africains. Les colons, eux, ont marqué la société autrement. En fait, pour ce groupe dominant tout ce qui ne relevaient pas d’un intérêt fort pour eux a été laissé dans le camp des esclavagés. Et ce sont ces africains qui venaient de sociétés extrêmement structurées, organisées, au sein desquelles le lien social était établi de manière très serré, qui nous ont donné le spectre symbolique qui est le nôtre aujourd’hui. Il ne faut donc pas l’oublier. Tout un système a été mis en place pour nous faire mépriser cette partie de nous-mêmes. Pourtant, c’est bel et bien celle-ci qui a donné l’essentiel à nos sociétés. Elle doit donc être revisitée aujourd’hui.

M. B. : Donc, selon vous, ce sont les Africains qui ont fondé les sociétés actuelles dans les Amériques ?

J. S. : Ils ont fondé notre système symbolique. Il faut faire la différence entre les institutions dans lesquelles nous vivons qui sont françaises, c’est-à-dire tout ce qui est relatif à l’État, l’église, le rapport au citoyen, etc, toutes ces choses qui établissent la société. Dans ce domaine, les Africains n’ont pas eu le choix. Ils n’ont en effet pas contribué à créer les institutions que les français ont transposées de la France aux colonies. Par contre, le système symbolique à partir duquel nous vivons est largement hérité des ancêtres africains. Cela se manifeste très clairement dans notre quotidien, notre façon de vivre, d’être, de percevoir les choses.

M. B. : Faut-il comprendre que vous pensez que nous devrions nous définir en tant qu’Africains ?

J. S. : Tous ceux qui ont été dispersés dans le monde par la traite font partie aujourd’hui de ce que l’on appelle les diasporas. Elles sont multiformes parce qu’elles ont été sur tous les continents. Les diasporas noires aujourd’hui représentent cette très grande diversité mais on considère qu’elles sont une partie du peuple africain qui a été déconnecté de sa matrice depuis 4 siècles. On ne peut sûrement pas vouloir nier leur africanité. À mon avis, il s’agit d’afro-descendants. Maintenant, il est vrai que l’on permet moins aux Noirs de se définir. Il ne faut pas oublier que lorsqu’ils ont été dispersés dans le monde, cela a été dans une situation de domination totale qui était notamment la déportation pendant la traite négrière et on ne leur a jamais permis de se développer en tant que groupe humain autonome qui veut prendre le pouvoir. Toutes les difficultés qu’on leur sait aujourd’hui sont dû à cela, c’est-à-dire qu’il faut empêcher qu’ils accèdent aux pouvoirs dans ces pays dans lesquels ils vivent actuellement.

M. B. : Vous posez ainsi qu’il existe un lien entre l’expression de son identité et la possession du pouvoir ?

J. S. : Bien sûr. Ce sont les dominants qui ont le pouvoir de définir une identité. Vous êtes assigné à une identité quand vous n’avez pas de pouvoir. Ce que nous montre les sciences sociales, c’est que lorsqu’il y a contact entre groupes qui sont dans une relation de dominant et de dominé c’est-à-dire d’assujettissement des uns par les autres, c’est celui qui est dans la position de dominance, celui qui est dans la position d’imposer ses besoins, son pouvoir, les rôles qu’il veut distribuer, qui définit. Si nous étions un groupe africain ayant du pouvoir, ayant le pouvoir de se maintenir dans ses configurations identitaires, nous choisirions les noms de nos membres, les noms de nos villes, nous nous serions appropriés le territoire géographique et aussi le territoire humain. Ce qui fait un peuple, une société, une identité, etc, c’est le fait d’avoir les moyens de s’instituer. Dans le cas contraire, on est tout simplement un groupe dominé.

M. B. : Le concept de la créolité, qui est actuellement le concept dominant dans nos sociétés, a bel et bien été développé chez nous afin de définir notre identité ?

J. S. : À mon avis, la créolité est une idéologie qui produit du discours sur ce que sont devenus les esclavagés dans la situation de domination par la civilisation occidentale. Ce n’est pas un discours théorique c’est-à-dire que la créolité n’explique pas le monde. Malheureusement, chez nous, on est très peu développé en sciences humaines. Nous avons beaucoup de littéraires qui ont pris la question sociale en main et c’est par eux que nos sociétés ont d’abord été expliquées. La question de la créolité est donc compliquée parce que nous avons là des gens qui considèrent que par le contact de cultures, ils sont devenus autre chose. On ne comprend pas comment cela peut se faire sauf dans le discours. Dans la réalité, même lorsque vous devez composer avec la culture de l’autre, vous avez votre manière de faire qui est là, qui est atavique, qui ne disparaît pas comme ça. Aussi, vous pouvez prendre un peu de la vôtre et un peu de celle de l’autre pour composer un tout mais votre partie est là bien distincte. On peut la retrouver. Comme Césaire le disait, le métissage en soi n’existe pas. Il n’y a pas fusion. Le métissage existe en tant que phénomène biologique mais en tant que phénomène culturel, on ne sait pas l’expliquer. La créolité est, en fait, une idéologie dominante parce qu’elle a été posée par des personnes qui sont à des positions sociales dominantes et qui travaillent aussi avec les dominants. Le peuple qui est celui qui transporte, qui véhicule encore le plus de traits africains, on s’en occupe très peu. Ce qu’on fait passer en fait c’est l’idéologie de la bourgeoisie. Celle qui croit en la créolité, celle qui a renoncé très tôt à son héritage africain et celle qui ne se sent pas valorisée quand on fait référence à cet héritage. Ceux qui ont le pouvoir peuvent décider d’affirmer que nous sommes créoles et l’imposer à tous. Cela est imposé à la télé, à la radio, dans les journaux, dans les cours à l’université et les gens sont formatés à cette idée. Même si ce n’est qu’une idéologie, même si ces dires ne sont appuyés sur aucune recherches anthropologiques, ils ont le pouvoir de l’instituer. C’est cela que vous avez chez nous. Il s’agit d’une idéologie qui permet au pouvoir dominant de garder le contrôle sur l’évolution de la société. La bourgeoisie sait que cette idéologie sert ses intérêts. Le peuple doit aussi pouvoir déterminer ce qui lui sert ou pas.

M. B. : Cela signifie t-il que pour vous le mouvement de la négritude nous permettait de beaucoup mieux nous définir ?

J. S. : Absolument et c’est bien pour cela que Césaire a été combattu. C’est celui qui était le plus près du substrat de la population qui est ici. Il était quand même toujours là pour rappeler et parler de cette africanité. Depuis qu’il est parti, naturellement chat pa la rat ka bay bal. La négritude bat en retraite parce que le chantre est parti, la créolité a donc toutes les latitudes aujourd’hui pour faire son travail tranquillement.

M. B. : Aimé Césaire était pourtant un homme de pouvoir et d’après ce que vous dites le peuple pouvait beaucoup plus se retrouver à travers ses idées. Il n’est pourtant pas parvenu à les imposer. Comment expliquez-vous cela ?

J. S. : Césaire avait du pouvoir mais il n’était pas dupe justement sur la question de la domination. Le premier obstacle auquel il s’est heurté a été le poids de l’idéologie dominante. La négritude a été critiquée très violemment. Aujourd’hui, il y a des personnes qui se réclament de la négritude mais dans l’espace public, elles sont inexistantes. On ne les entend pas dans les médias comme on entend toute la journée des animateurs, des politiciens, des enseignants, tout le monde parler de créolité. C’est cela qui nous fait savoir que c’est une idéologie qui sert le pouvoir en place.

M. B. : Quel modèle, à votre avis, pourrait permettre une évolution harmonieuse des groupes humains au sein de sociétés dans lesquelles il y a différentes cultures en contact ?

J. S. : Je pense que chaque groupe humain peut avoir un espace et contribuer dans sa vie de citoyen à faire évoluer la société. Je pense qu’il est possible de vivre ensemble harmonieusement, sans se faire la guerre et en respectant les sensibilités, les cultures de chacun. J’aborde ceci dans mon livre qui traite de la citoyenneté. Dans ma vision d’une société égalitaire, équilibrée et épanouissante, je vois la tolérance que je mets au centre de tout. Il ne faut pas qu’on admette qu’un groupe soit écrasé et qu’un autre soit favorisé. Dans la société, on peut très bien poser des exigences, traiter les gens en adulte au lieu de les dominer arbitrairement. Je suis pour l’égalitarisme dans le respect de la culture et des attentes des groupes, dans le respect de ce qu’il y a d’important pour chacun afin qu’ils s’épanouissent identitairement et économiquement. Ce qu’on est ne peut pas nous empêcher d’être ensemble sauf quand la relation de pouvoir interfère et effectivement favorise un groupe plutôt qu’un autre. Et là, il y a problème.

M. B. : Selon vous, la notion de communautarisme relève également de l’idéologie ?

J. S. : Cette notion est galvaudée. Mais, à mon avis, la réalité humaine qui est cachée derrière doit être réactivée. Concrètement, les différences culturelles peuvent-elles vraiment empêcher un pays de se réaliser ? À ce niveau, je crois qu’il faut faire la part des choses et permettre à chacun de pouvoir être. Ainsi, nous pourrons vivre les uns avec les autres dans une société équitable.


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Source : Miss Baylavwa