lundi 10 novembre 2014

AUTOPSIE DE L'INTEGRATIONISME NOIR EN OCCIDENT FRANCOPHONE

 
la nouvelle génération intégrationise.
Rokhaya Diallo, Lilian Thuram, et François Durpaire.

D'un point de vue anthropologique, lorsqu'une minorité ethnique vit aux côtés d'une majorité lui étant culturellement étrangère, elle fait face à deux options:

- Appliquer l'intégrationnisme forcené dans une volonté de se faire accepter de la majorité avec laquelle elle cohabite.

- Produire une démarche d'autodétermination communautaire, dans un but de s'épanouir par elle même et pour elle même, sans tenir compte de la vision qu'a d'elle la majorité ethnique du pays dans lequel elle vit.

 
Dominique Sopo, de SOS RACISME...

Historiquement,les chinois diasporiques par exemple, ont opté pour la deuxième solution, se construisant économiquement eux mêmes, en mettant en place des commerces ouverts au monde, mais toujours dirigés (devant ou derrière les coulisses) par des membres de leur communauté. La solidarité, (malgré les scansions internes présentes car inhérentes à toutes vies communautaires ) a toujours été le maître mot dans l'organisation de leur vie en société. Le succès de l'un d'entre eux, était, et demeure toujours le succès de tous, dans l'esprit de leur matrice logistique communiste.
 
Autre fait notable, cette communauté n'exige que très peu d'être représentée dans les médias ou la classe politique du pays dans lequel elle vit, (les demandes de quotas émanant de cette communauté faisant office d'exception ), ces derniers ayant un paradigme profondément différent des canons occidentaux.

 
Taubira, accompagné de ses nouveaux amis...On préférait les indépendantistes de Guyane et son ex mari LE BRAVE RÉVOLUTIONNAIRE ROLAND DELANON......

Tout en respectant le pays dans lequel ils vivent (dans la mesure du possible), ils construisent leurs propres médias,leurs propres sociétés. Bien sûr , il existe des excès dans certaines de leurs pratiques, et il ne s'agit pas dans cet article d'idéaliser une communauté, qui même si elle est efficace, est loin de la perfection à laquelle nous pouvons collectivement aspirer.
Mais l’efficience de sa façon de fonctionner, son rapport intrinsèquement fort à la terre d'origine (la CHINE) est l'élément qui doit, dans notre esprit, demeurer prépondérant dans la réflexion que nous nous faisons de la vie d'une diaspora en Occident.

Diamétralement opposé à la stratégie chinoise, la communauté afro-diasporique a opté (à travers ses têtes pensantes) depuis plus de 50 ans pour l'intégrationisme dans la société occidentale via la promotion de l'individualisme forcené, corollaire obligatoire du capitalisme.

Prenant systématiquement l'Homme blanc pour baromètre (et parfois pour Maître...), la majeure partie constituant le "clan" des personnages publics de notre communauté a toujours à 90% du temps, opté pour une solution de dilution politique dans le camp dominant, jouant la partition du domino intellectuel, et oubliant malheureusement que par définition une minorité qui se fond dans la majorité est toujours vouée à la disparition si elle n'est pas solidement cramponnée à ses traditions.

 
Hapasatou Sy, "l'entrepreneuse" et son compagnon.

A contrario, la partie de la minorité afro-diasporique prônant la solidarité communautaire et l'auto-determination a toujours été diabolisée, ostracisée,qualifiée pour la "noirgeoisie" d’extrémiste racialiste, opposée à l'universalisme, et ce jusqu'à la fin du 20ème siècle.

Mais il semble que le rapport de force ait changé dans la diaspora francophone en ce début de nouveau millénaire.

La masse, qui suivait auparavant sans rien dire les figures intègres-à-sionistes de la communauté tend désormais à désavouer progressivement ceux qui ont cru bon de penser que l'amélioration de notre situation était liée à notre degré de soumission (ou de compromission) à l'oligarchie occidentale.

L'apparition de la crise économique des années 2000, mêlée à l'accélération du processus de mise en place du Nouvel Ordre mondial a eu comme effet d’éveiller bon nombre d'afro-descendants de la rue aux questions fondamentales géopolitiques.

Ainsi ces derniers ont compris peu à peu la nécessité de l'enracinement, à sa communauté dans un premier temps, et in fine, si possible, à la terre d'origine.

De facto, les personnalités afros qui percent dans le système (et qui les 3/4 du temps, se font "percer" pour être acceptée par l'élite) sont aujourd'hui, désavoués par le peuple afro diasporique de la rue (le prolétaire qui au sein de la minorité nègre, est au final majoritaire).

Ceux qui auparavant, étaient vus comme des dieux de l'Olympe car ils travaillaient dans les médias de la plantation, ou dans les partis politiques tenus par le Maitre Rotschild (le système capitaliste) sont aujourd'hui par le peuple du bitume,régulièrement conspués, voués aux gémonies, traités avec mépris, pour leur trahison et leur félonie.

Car la rue à compris que l'on a beau briller dans la matrice occidentale, être un sublime journaliste ou politicien dans le camp colonial, on ne fera toujours que lire le prompteur...

Bien sûr, ces tigres de papiers trouvent encore une minorité qui dans la masse, veut encore leur ressembler, quitte s'il le faut à s'étaler dans le lit idéologique du maître...

Mais la volonté d'auto-détermination est si forte,qu'il sera désormais difficile, de lui faire croire que le salut ne passera pas par le développement des siens d'abord, surtout lorsque l'on voit que les groupes Humains qui réussissent, sont ceux qui agissent en communauté, et ce depuis la nuit des temps.

Il appartiendra aux nouvelles générations de ce nouveau millénaire, de définitivement enterrer politiquement ce courant intégrationniste, noyé dans la soumission, et imposer comme norme l'auto-détermination communautaire des nôtres, rappelant la phrase fort à propos du savant gabonais Grégoire Biyogo qui stipule, je cite :"de l'exclusion naît la volonté de se constituer sa propre puissance.

A méditer...

Kemi Seba, écrivain, chroniqueur politique TV et conférencier spécialisé sur les questions du panafricanisme et de la négritude.

jeudi 6 novembre 2014

14 nations caribéennes poursuivent les pays européens pour les réparations de l'esclavage

Poursuites judiciaires de demande de réparation contre la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas pour leur rôle dans la traite négrière transatlantique


Le Premier ministre de Saint-Vincent-et-Grenadines, Ralph Gonsalves s'exprimant au cours de la 68e Assemblée générale des Nations Unies au siège de l'ONU.

Quatorze nations caribéennes poursuivent les gouvernements du Royaume-Uni, de la France et des Pays-Bas pour des réparations sur ce que les plaignants disent être l'héritage persistant de la traite transatlantique des esclaves.



Dans un discours prononcé vendredi 26/09/2014 à l'Assemblée générale des Nations Unies, le Premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Ralph Gonsalves a déclaré que les pays européens doivent payer pour leurs actes.


"Le terrible héritage  de ces crimes contre l'humanité (un héritage qui existe aujourd'hui dans les Caraïbes) doit être réparé au profit du développement de nos sociétés des Caraïbes et de tous nos peuples", a déclaré M. Gonsalves. "Les pays européens doivent être nos partenaires d'une manière particulière pour exécuter cette réparation."


Les procès (qui sont susceptibles de constituer une longue bataille) sont intentés par la Communauté des Caraïbes, ou CARICOM, une organisation régionale qui se concentre principalement sur des questions telles que l'intégration économique. Les Etats seront traduits devant la Cour internationale de Justice de l'ONU, basé à La Haye aux Pays-Bas. Il ne sais pas encore clairement quand les procédures judiciaires commenceront.

Le CARICOM se concentrera sur la Grande-Bretagne pour son rôle dans l'esclavage dans les Caraïbes anglophones, la France pour l'esclavage en Haïti et les Pays-Bas pour le Suriname, un membre du CARICOM ancienne colonie néerlandaise sur la cote nord-est de l'Amérique du Sud.


Le CARICOM a embauché le cabinet d'avocats britannique Leigh Day, qui mena une lutte victorieuse pour l'indemnisation des centaines de Kenyans qui furent torturés par le gouvernement colonial britannique lorsqu'ils se sont battus pour la libération de leur pays pendant la rébellion "Mau Mau" des années 50 et 60.

Selon Martyn Day, un avocat du cabinet, la première étape sera de rechercher un règlement négocié avec les gouvernements français, britannique et néerlandais  dans la droite ligne de l'accord britannique de Juin pour publier une déclaration de regret et accorder une indemnité de environ 21,5 millions de dollars pour les Kenyans survivants.

"Je pense qu'ils voudraient sans doute essayer de voir si cela peut être résolu à l'amiable", a déclaré Martyn Day aux pays caribéens , répondant à l'Associated Press en Juillet. "Mais je pense que la raison pour laquelle ils nous ont embauché est qu'ils veulent montrer qu'ils sont sérieux."


Les pays caribéens tels que la Jamaïque, Antigua-et-Barbuda ont déjà des commissions nationales sur les réparations, et chaque pays qui n'en possède pas a accepté d'en créer une. Les 14 pays du CARICOM ont voté à l'unanimité pour mener la campagne conjointement, disant que ce serait plus ambitieux que toutes les tentatives précédentes.

Aux États-Unis, la notion de réparation a refait surface et a disparu à plusieurs reprises.

Après la fin de la guerre civile, environ 400.000 hectares de terres le long des côtes de Floride, de Géorgie et de Caroline du Sud furent prise à d'anciens propriétaires d'esclaves et mis de côté pour les esclaves affranchis, qui auraient chacun bénéficié d'une parcelle de 40 acres de terres à cultiver et pour gagner leur vie. Ce fut la première tentative de réparations des États-Unis, et fut renversée par le président Andrew Johnson après que le président Abraham Lincoln ne fut assassiné en 1865.


Plus récemment, en 2008, alors candidat Barack Obama déclara qu'il ne supportait pas les réparations pour les descendants d'esclaves, le mettant ainsi en contradiction avec la NAACP, l'Urban League, la SCLC et environ deux douzaines de membres du Congrès qui ont parrainé la législation pour créer un commission sur l'esclavage.

La Maison Blanche a présenté ses excuses pour l'esclavage en Juillet 2008, et le Sénat a emboîté le pas en 2009, mais les réparations ne furent aucunement mentionnées.

Les Représentants caribéens n'ont pas spécifié une valeur monétaire pour les poursuites, mais Gonsalves et Verene Shepherd, Présidente de la Commission nationale de réparation en Jamaïque,tout deux ont mentionné le fait que la Grande-Bretagne à l'époque de l'émancipation en 1834 avait payé £ 20,000,000  (l'équivalent de 200 milliards de livres aujourd'hui) aux planteurs britanniques dans les Caraïbes.

"Nos ancêtres n'ont rien eu", a déclaré Shepherd. "Ils ont eu leur liberté et on leur a dit :« Allez vous développer. »


Dexter Mullins a contribué à ce rapport, avec l'Associated Press.


Traduction de Franswa MAKANDAL

mercredi 5 novembre 2014

KEMI SEBA SUR WILLY SAGNOL, LES JOUEURS AFRICAINS, LILIAN THURAM ET LA BIEN PENSANCE





Il serait ridicule de rester 100 ans à maugréer (comme le font les adeptes de la bien-pensance en France) sur les propos de Willy Sagnol qui déclare:


"Le joueur typique Africain n'est pas cher quand on le prend. Il est prêt au combat, généralement. Et il est qualifié de puissant. Mais le foot n'est pas que cela. C'est aussi de la technique, de l'intelligence, de la discipline. Donc il faut de tout. Faut des Nordiques aussi."


On pourrait lui rétorquer rapidement que techniquement, YAYA TOURE, WILFRED BONY,GERVINHO DROGBA, ETOO , ESSIEN, WEAH, et tant d'autres, ont ou avaient une capacité technique, une intelligence de jeu , que SAGNOL, n'a jamais atteint (même dans ses rêves les plus fous, à l'époque où il était joueur).

Mais on peut aussi arrêter l'hystérie victimaire, et se poser des questions de fond. Pourquoi au 21ème siècle, bon nombre de gens en Occident,stupides ou pas, ont à l'esprit des stéréotypes aussi marqués sur le manque d'intelligence ou de discipline des joueurs venus d'Afrique?

On pourrait, pour pousser le bouchon de la réflexion, s'interroger sérieusement, sur l'ETAT du football afro actuellement. Avant de crier au racisme, répondons sérieusement. Est ce que le football africain , dans son ensemble, est bien structuré, organisé? Est ce que la formation est en adéquation avec le potentiel de nos joueurs? Dans la plupart des cas (à quelques exceptions tels que l'ASEC ABIJDJAN, le TP MAZEMBE, et d'autres) , notre football souffre du manque d'encadrement et de moyen. Nos fédérations africaines de football reçoivent de l'argent, mais le détournent dans leur propres poches au lieu d'investir dans des infrastructures dignes de ce nom pour notre jeunesse, agissant sur ce terrain en conformité avec l'état de délabrement politique de bon nombre de nos pays.

Nos sportifs en herbe, jouent dans les rues, ou sur la plage, mais ne bénéficient que trop peu de fois (au contraire des brésiliens qui ont une fédération qui finance la formation) d'une administration de haut niveau désireuse de dépenser pour élever et consolider notre jeu. De ce fait, lorsque bon nombre de nos pépites partent de la terre mère, elles arrivent en Europe avec leur potentiel technique et physique, mais sans repère. Et les occidentaux qui les recrutent, sont confortés dans leur vision selon laquelle, nous courrons vite, nous sommes solides, parfois techniques,mais nous n'avons pas de cultures tactiques. On peut les haïr lorsqu'ils disent cela, mais on peut aussi réfléchir, et faire pression sur nos dirigeants, pour que le processus de professionnalisation chez nous soit digne de ce nom.

On est jamais mieux servi que par soi même. C'est cela l'auto-détermination.

Que les détracteurs de l'Afrique nous critiquent ne doit pas nous empêcher de dormir, ni nous pousser à exiger qu'ils s'excusent. ILS NE SONT PAS NOS MAÎTRES, ET ENCORE MOINS NOS BAROMÈTRES. MAIS RETENONS que des enseignements, des indices devant nous pousser au dépassement, il y en a dans les discours tenus par nos amis, mais aussi parfois, dans ceux émanant de nos ennemis.

~ Kemi Seba, polémiste panafricaniste, chroniqueur et analyste politique TV, écrivain, et conférencier dans les Universités d'Afrique de l'Ouest.

vendredi 31 octobre 2014

Autodétermination, Anti-victimisation & Virilité du peuple : de la Négritude à la Supra-Négritude






Comme la plupart d’entre vous le savez, la négritude est un puissant courant intellectuel poético-politique né dans les années 30 en France, à Paris, prônant le sursaut de virilité (surtout à travers Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas) des Noirs à l’époque colonisés, et visant à unifier les Noirs du monde entier en proclamant leur unité culturelle. La négritude est née en réaction au colonialisme violent véhiculé par l’oligarchie française, pour qui les Noirs n’étaient qu’un bétail fait pour servir les Blancs.

Césaire et ses compagnons ont conceptualisé ce courant en s’armant principalement d’une donnée non exclusive, mais décisive, qui était la suivante : rendre mélioratif ce que l’oligarque blanc avait jadis façonné en péjoratif : de la honte d’être Nègre, on passe à la fierté d’être Nègre. Le terme « nègre », auparavant objet de raillerie, devient le porte-étendard de la fierté de soi en tant qu’individu de couleur noire. Il s’agit avant tout d’un rempart à l’assimilation (qui implique le reniement total de son identité au profit des coutumes de la terre étrangère que l’on fait siennes), d’une critique viscérale et frontale de l’universalisme français. Mais leur démarche n’est pas allée au-delà des mots pour s’aventurer sur le terrain politique. En effet, bien qu’étant en rupture avec la France, ces auteurs n’ont jamais prôné l’indépendance qui pourtant leur tendait les bras…

En théorie, la négritude (qui en aucun cas ne prônait le racisme « anti-Français » ou anti-Blanc) se voulait être une ode au retour à soi, anticolonialiste, et donc, de facto, refusant le projet oligarchique français visant à faire des Noirs des citoyens de la France. Mais concrètement, politiquement, Césaire, Damas et Senghor étaient, chacun à leur façon, tenus au système français dont ils fustigeaient pourtant publiquement les errances vis-à-vis de notre peuple. Aimé Césaire était sans doute, politiquement, le moins francophile. Communiste, il était maire de Fort-de-France. Résolument anticolonialiste, ce qui l’intéressait, plus que la France était le sort de son île et son peuple où qu’il soit dans le monde. Ce qu’il dénommait la « négritude » (ici, le concept définit le genre nègre dans son ensemble, et non plus simplement la fierté d’être un Noir). Mais pour des raisons que certains qualifient de « stratégie politique », Césaire refusa l’indépendance de la Martinique, et se prononça pour une autonomie politique. Quoi qu’il en soit, Aimé Césaire prônait l’antivictimisation de tout son être. N’est-ce pas lui qui, en 2005, écrit dans son ouvrage Nègre je suis, Nègre je resterai : « Nous ne pouvons pas passer notre temps à dire : C’est la France qui est responsable. » Nous devons d’abord nous prendre en mains ; nous devons travailler, nous devons nous organiser, nous avons des devoirs envers nous-mêmes ; Sortir de la victimisation est fondamental. C’est une tâche peu aisée. L’éducation que nous avons reçu et la conception du monde qui en découle sont responsables de notre irresponsabilité. Avons-nous jamais été responsables de nous-mêmes ? Nous avons toujours été sujets, colonisés. Il en reste des traces. »

Léon Gontran Damas, bien que très peu francophile dans ses textes, consentit tout de même à lier des amitiés avec certains socialistes français, devenant lui-même membre de ce courant politique. Son but étant de rénover sa terre, c’est donc sans hésitation que Damas accepta la fonction de député français de Guyane ; Evidemment, l’accuser d’avoir été un amoureux de la France serait une hérésie. Il ne l’aimait pas particulièrement, tous les spécialistes de Damas le savent. Dans le même temps, il semble évident que le poète ne croyait pas la Guyane capable d’obtenir une indépendance concrète, d’un point de vue administratif et politique.

Léopold Sédar Senghor était le plus hystériquement proche de la France, et ne s’en cachait pas. Humaniste convaincu, il voulait la réunion des peuples français et afrodescendants, et n’hésita pas, avant l’indépendance, à accepter plusieurs postes ministériels. Quant le Sénégal se décolonisa, il devint président de la République, et orienta son pays vers une histoire précipitée avec la France. En ce sens, il s’opposa à Cheikh Anta Diop, qui voulait, à travers ses travaux, pousser les Noirs à s’aimer eux-mêmes en connaissant leur passé, avant d’aimer le reste de l’humanité.

Telle est donc la définition de « négritude » prescrite par ses fondateurs. Une exaltation de la fierté de soi, une ode à l’antivictimisation, à l’unité des Noirs du monde entier. Un contre-pied linguistique de premier plan (créé en réaction à l’hégémonie impériale voulant l’assimilation : jadis honni, le mot « nègre » devient empreint d’honneur et donneur de leçons), mais étant toujours plus, tel Senghor, ou moins, tels Césaire et Damas, politiquement lié à la France et, plus largement, à l’Occident. Il y a dans la négritude originelle une ode poétique à l’indépendance, mais qui, au niveau de la cohérence, n’a pas été matérialisée politiquement par les initiateurs de ce courant, pourtant tous dotés d’une grande intelligence. Et c’est en tenant compte de toutes ces données qu’il convient d’appréhender ce que j’ai conceptualisé comme étant la supra-négritude.

Question légitime : que signifie ce terme, de manière synthétique ? Dans « supra-négritude » il y a « supra », et « négritude ». Etymologiquement, « Supra » vient de l’adverbe latin supra qui signifie « au-dessus de, supérieur à, en haut ». Il renvoie à l’action de transcender (ce qui veut dire prendre les aspects positifs du concept de base, mais le dépasser), aller au-delà, voire plus loin.

La supra-négritude est donc la tendance intellectuelle noire transcendant la négritude du commencement, dans la mesure où elle prône l’indépendance, et l’applique. Elle rejette la trop simple autonomie, qui n’est liberté provisoire et partielle, la dépendance, la départementalisation de nos territoires. Son salut se trouve dans la séparation pure et simple de l’Occident. La supra-négritude ne naît pas en réaction au racisme de l’oligarchie blanche. Elle nous encourage à abandonner l’appellation d’esclave qu’est le mot « nègre » (création lexicale oligarchique occidentale), afin de nous voir pour ce que nous sommes, à savoir le peuple premier, la sève de la civilisation, le peuple du commencement, celui né avec l’apparition de la Terre. Dans ce paradigme, le racisme caucasien n’est qu’un détail de notre raisonnement, il est de la taille d’un microbe historique au regard de la grandeur (et de l’étendue) de notre histoire. Parce qu’étant, justement, un détail, il ne peut y avoir de fixation psychique sur lui (le racisme caucasien), ni aucun concept politique lié à ses pays, que ces concepts soient l’autonomie politique césairienne, ou la dépendance senghorienne.

La supra-négritude a pour postulat que nous sommes ni pour le marxisme (comme Césaire), ni pour le socialisme (comme Damas), ni pour l’occidentalolâtrie (comme Senghor), mais pour un séparatisme total et réel par rapport à l’Occident, d’un point de vue politique, économique, culturel, spirituel et psychologique. De facto, qu’il soit en Occident, en Orient ou ailleurs, qu’il soit européen, arabe, juif ou autre, parce qu’il est né après nous, Africains, le « Blanc » n’a aucune légitimité à agir avec nous comme si nous, étions les enfants, et lui, le parent.[...]


~ Kemi Seba, Supra-négritude




Kemi Seba, devant une main d'or comble, décrit avec la subtilité qu'on lui connait, lors d'un discours mémorable au Théâtre de la Main d'Or, le concept de Supra-Négritude.



En rappelant la nécessité de se rapatrier, ou bâtir une communauté afro-diasporique en Occident, refusant ainsi l'assimilation à marche forcée du gouvernement, sans pour autant déroger aux lois de notre patrie. 


samedi 25 octobre 2014

Extrait de "The ballot or the bullet"







Par « bulletin de vote », j’entends « LIBERTÉ ». Ne savez-vous donc pas que – et sur ce point, je suis en désaccord avec Lomax – le bulletin de vote a plus d’importance que le dollar ? Si je peux le prouver ? Mais bien sûr. Regardez les Nations-Unies. À l’ONU, il y a des nations pauvres : pourtant ces nations pauvres peuvent, en réunissant leur force que représentent leur voix, empêcher les nations riches de bouger. Une nation, une voix : toutes les voix sont égales. Et lorsque ces frères d’Asie, d’Afrique et des parties sombres du monde s’unissent, leurs voix ont assez de force pour tenir l’Oncle Sam en échec. Donc le bulletin de vote est bien ce qui importe le plus.

En ce moment même, dans ce pays, si vous et moi, 22 millions d’Afro-Américains …Oui c’est ce que nous sommes : des Africains qui se trouvent en Amérique. Vous n’êtes rien d’autre que des Africains. Pas autre chose. Vous devriez même aller plus loin et vous appeler des Africains et non plus des noirs. Les Africains ne vivent pas dans un enfer. Il n’y a qu’à vous que l’on fasse mener une vie d’enfer. Il n’est pas besoin de voter des lois relatives aux droits civiques pour les Africains. Un Africain peut, en ce moment même, se rendre où il lui plaît. Il suffit de s’enturbanner. C’est vrai, pour aller où il vous plaît, vous n’avez qu’à cesser d’être un noir. Changer de nom et faites-vous appeler Hougagagouba. Vous verre la stupidité de l’homme blanc. Car vous avez affaire à un imbécile. L’un de mes amis, qui a la peau très sombre, se coiffa un jour d’un turban et pénétra dans un restaurant d’Atlanta. C’était avant que les restaurants de cette ville ne se prétendissent intégrés. Il entra dans un restaurant blanc, alla s’asseoir, et ils le servirent, il dit : « qu’arrivera-t-il si un noir entrait ici ? ». Vous le voyez assis là, noir comme la nuit ! Et la serveuse qui, parce qu’il était enturbanné, daignait le regarder, de lui répondre : « Mais y’a pas un nègre qui aurait l’audace d’entrer ici » 

[...] 

Pour terminer, j’aimerais vous dire quelques mots de la Muslim Mosque que nous avons récemment fondée à New-York. C’est vrai, nous sommes musulmans, notre religion est l’islam, mais nous ne mélangeons pas notre religion et notre politique – nous ne le mélangeons plus. Nous gardons notre religion dans notre mosquée. Une fois nos offices terminés, nous nous engageons, en tant que musulmans, dans l’action politique, économique, sociale et civique. Nous y participons en tous lieux, en tout temps, et de toutes les façons aux côtés de tous ceux qui luttent pour mettre un terme aux maux politiques, économiques et sociaux, qui affligent les membres de notre communauté. 

La philosophie politique du nationalisme noir, cela veut dire que les noirs doivent décider de leur politique et commander aux politiciens de leur communauté, un point c’est tout. L’homme noir de la communauté noire doit rapprendre la science de la politique, afin qu’il sache ce que la politique est censée lui apporter en retour. NE gaspillez pas vos bulletins de vote. Un bulletin, c’est comme une balle. Ne votez pas tant que vous n’apercevez pas de cible et si la cible est hors d’atteinte, gardez votre bulletin en poche. La philosophie politique du nationalisme noir, on l’enseigne à l’école chrétienne. On l’enseigne dans la NAACP, dans les meetings du CORE, du SNCC et ceux des musulmans. On l’enseigne là où ne se rencontrent que des athées et des agnostiques. On l’enseigne partout. Les noirs en ont assez de l’indécision, de la lenteur et des compromis qui ont caractérisé jusqu'à présent notre lutte pour la liberté. Nous voulons la liberté immédiatement mais nous ne l’aurons pas en chantant «we shall overcome». Il nous faudra combattre jusqu’à ce que nous remportions la victoire. 

La philosophie économique du nationalisme noir consiste purement et simplement à dire que nous devons être maîtres de l’économie de notre communauté. Pourquoi des blancs devraient-ils tenir les banques de notre communauté ? Pourquoi l’économie de notre communauté devrait-elle être dans les mains de l’homme blanc ? Pour quelle raison ? Si un noir ne peut installer son commerce dans une communauté blanche, dites-moi pourquoi un blanc devrait installer le sien dans une communauté noire ? La philosophie du nationalisme noir consiste aussi à dire qu’il faut organiser la rééducation de la communauté noire en matière d’économie. Il faut montrer aux nôtres que lorsqu’on fait sortir un dollar de sa communauté pour le dépenser dans une communauté à laquelle on n’appartient pas, la communauté au sein de laquelle on vit s’appauvrit, tandis que celle dans la quelle on dépense son argent s’enrichit d’autant. Alors vous vous demandez pourquoi l’endroit où vous vivez est resté un ghetto ou une zone de taudis. Pour ce qui est de vous et de moi, non seulement nous perdons ce que nous dépensons en dehors de notre communauté mais encore l’homme blanc dicte ses conditions à tous les magasins de la communauté qui nous appartient ; si bien que même si nous dépensons notre dollar dans notre communauté, le soir venu, celui qui tient le magasin emporte notre argent à l’autre bout de la ville. Il nous tient dans un étau. 

Ainsi la philosophie économique du nationalisme noir consiste à dire qu’il est temps que les nôtres, dans toutes les églises, organisations civiques et ordre fraternels, comprennent qu’il importe que nous soyons maîtres de l’économie de notre communauté. Si nous possédons les magasins, si nous gérons les affaires, si nous nous efforçons d’établir un peu d’industrie au sein de notre communauté, nous créons une situation qui nous permet de donner du travail aux nôtres. Une fois que vous êtes les maîtres de l’économie de votre communauté, vous n’avez plus besoin de participer à des piquets ou à des boycotts ni de supplier un raciste du quartier des affaires de vous embaucher dans son entreprise. 

La philosophie sociale du nationalisme noir, cela veut dire que nous devons nous unir pour mettre un terme aux maux, aux vices, alcoolisme et autre toxicomanie qui détruisent la fibre morale de notre communauté. Nous devons par nos propres moyens élever le niveau de notre communauté afin de la faire passer à un niveau supérieur, nous devons faire en sorte que notre société soit belle afin que nous en soyons satisfaits et que nous n’allions pas courir le pays en essayant de nous faire admettre de force dans un milieu qui ne veut pas de nous. 

Ainsi je l’affirme en répandant l’évangile du nationalisme noir : nous n’avons pas l’intention d’inciter les noirs à réévaluer l’homme blanc – vous savez déjà ce qu’il vaut – mais de l’inciter à se réévaluer lui-même. Ne transformez pas l’esprit de l’homme blanc – vous n’y parviendrez pas et tout le battage que font ceux qui veulent en appeler à la conscience morale de l’Amérique est vain. Il y a longtemps que l’Amérique a perdu toute conscience. L’Oncle Sam n’a pas de conscience. Ces gens ne savent pas ce qu’est la morale. Ils ne s’efforcent pas de mettre fin à un mal parce que c’est un mal ou parce que c’est illégal ou immoral ; ils n’y mettent fin que si cela constitue une menace pour leur existence. Vous perdez votre temps à en appeler à la conscience morale de ce tombé d’Oncle Sam. S’il avait une conscience il réglerait cette affaire sans qu’il fût besoin de faire davantage pression sur lui. Aussi n’est-il pas nécessaire de transformer la mentalité de l’homme blanc. C’est la notre qu’il faut transformer. Vous ne parviendrez pas à modifier son attitude à notre égard. Ce qu’il faut, c’est que nous changions de mentalité dans nos rapports les uns avec les autres. Nous devons nous considérer les uns les autres avec des yeux neufs, comme frères et sœurs. Nous devons nous unir chaleureusement afin d’être en mesure de créer l’unité et l’harmonie dont nous avons besoin pour résoudre ce problème par nous-mêmes. Comment procéderons-nous ? Comment éviter la jalousie, la méfiance et la discorde au sein de notre communauté ? 


~ Malcolm X, avril 1964, Cleveland

Malcolm X : "J’aime le Congo. C’est mon pays. Et ce sont mes compatriotes que vos avions assassinent là-bas."








Le Congo, cette région de l’Afrique dont nous parlera ce soir notre hôte, qui est en route, constitue un bon exemple de ce que la presse peut faire au moyen des images qu’elle crée. En ce moment même, des villages congolais sans défense sont bombardés, des femmes, des enfants et des bébés noirs sont déchiquetés par les bombes lancées d’avions. D’où viennent ces avions ? Des États-Unis, oui et cela vous n’irez pas l’écrire. Vous n’irez pas écrire que les bombes lancées par des avions américains arrachent la chair des membres de femmes, de bébés et d’hommes noirs. Non, vous ne l’écrirez pas. Pourquoi ? Parce que ce sont des avions américains. Tant que ce sont des avions américains, l’opération est humanitaire. Tant qu’ils sont pilotés par des Cubains anti-castristes, tout va très bien. Parce que Castro est un mauvais bougre, et que tous ceux qui sont contre Castro, quoi qu’ils fassent, mènent une action humanitaire. Voyez comme ils sont malins ? Des avions américains, pilotés par des Cubains anti-castristes, bombardent des villages africains qui n’ont aucun moyen de défense contre les bombes, et ces bombes coupent des femmes en morceaux. Quand on bombarde, on ne se préoccupe pas de savoir où la bombe explose.

Il s’est passé la même chose lorsqu’on a lancé la bombe sur les Japonais à Hiroshima. Ils n’accordent même pas une pensée au fait qu’ils jettent leurs bombes sur les Congolais. Et vous, vous qui courez le pays en vous désolant de la mort de quelques otages blancs, vous avez perdu l’esprit, oui l’esprit. Ils se servent de la presse, experte en l’art de créer des images, pour vous dominer et font passer le meurtre massif et de sang-froid pour une entreprise humanitaire. Là-bas, des milliers de noirs meurent dans la boucherie mais dans vos cœurs il n’y a pas de trace de compassion pour eux parce qu’on a réussi à vous faire prendre la victime pour l’assassin pour la victime. Mais devrions éclater de rage, vous et moi intelligemment, bien entendu. 

Progressons encore d’un pas avant l’arrivée de notre hôte car il faut que vous voyiez de quelle façon ils utilisent la presse pour faire des réputations. Je ne condamne pas tous les journaux sans distinction : certains sont très bien mais la plupart ne le sont pas. Prenons l’exemple de Tschombé : Voilà un homme que vous ne devriez jamais laisser débarquer en Amérique. Il n’y a jamais eu pire africain que lui. Il assassine de sang-froid. Il a assassiné Patrice Lumumba, le légitime premier ministre du Congo. Que s’est-il passé à l’époque ? Ils se sont servis de leur presse pour lui faire une bonne réputation. Oui de la presse américaine. Voilà un assassin qui tu de sang-froid non pas le premier venu mais le président du Conseil et ils se servent de leur presse pour le faire accepter du monde entier. 

Jamais le monde ne l’admettra. Le monde n’est pas à ce point stupide, ni si facile à duper. Certains des noirs de ce pays sont bêtes mais nous ne le sommes pas tous. Seuls quelques uns le sont. Et ceux qui ne se sont pas laissé duper feront tout ce qu’il faut pour empêcher cet homme de mettre le pied sur ce continent. Il devrait avoir peur de se rendre en Amérique. Pourquoi ? Parce qu’on nous a dit, à vous et à moi, que nous venions du Congo. N’est-ce pas cela qu’ils vous ont dit et enseigné à l’école ? Ainsi nous venons du Congo. Nous sommes des sauvages, des cannibales, etc., originaires du Congo. J’aime le Congo. C’est mon pays. Et ce sont mes compatriotes que vos avions assassinent là-bas. 

Ils prennent Tshombé et le soutiennent à force de dollars américains. Ils se servent de la presse américaine pour glorifier son image. Et la première chose qu’il fait, qu’elle est-elle ? Tshombé est un assassin payé par les USA pour gouverner le Congo. Oui tout se résume à cela. On peut l’exprimer à grand renfort de belles paroles mais nous ne voulons pas de belles paroles pour décrire une situation répugnante. Tshombé est un tueur à gages du gouvernement américain et c’est sur les impôts que vous payez que ce gouvernement prend de quoi le rémunérer. 

Pour vous montrer comment pense ce tueur à gages, voyons ce qu’il a commencé à faire. Il a engagé d’autres tueurs à gages en allant chercher des mercenaires en Afrique du sud. Qu’est-ce qu’un mercenaire ? Un tueur à gages, rien d’autre ! Qui les paie ? Les USA par l’entremise de Tshombé. Ils font de même ici avec nous. Ils prennent un noir à leurs gages, en font un gros bonnet, un porte-parole de la communauté et ce noir vient dire à la communauté de se joindre à nous dans l’organisation et ils finissent par s’emparer de l’organisation. Ils finissent par remettre un Prix Nobel de la paix à ce noir et des médailles. Ils donneront sans doute le Prix Nobel à Tshombé l’an prochain pour l’œuvre qu’il accomplit en ce moment. En tout cas je m’attends à ce qu’ils lui attribuent parce qu’il fait du bon boulot. Pour qui ? Pour « l’homme ». 

Donc les mercenaires arrivent au Congo et qui les fait accepter ? La presse. La presse ne les présente pas comme des tueurs à gages ou comme des assassins. Ce sont nos frères congolais de Stanleyville, qui défendent leur pays, que les journaux présentent comme des rebelles, des sauvages et des cannibales. Sachez-le, mes frères, la presse a une grave responsabilité. Elle est dans certains cas coupable de complicité car en laissant utiliser pour faire passer les assassins pour des victimes et les victimes pour des assassins, la presse se rend complice du criminel. Les journaux se laissent utiliser comme armes aux mains des vrais coupables.[…] 

Lorsque des noirs de ce pays ne s’en laissent pas imposer par cet homme, la presse commence aussitôt à les traiter d’irresponsables ou d’extrémistes. Ils sortent tous ces vieux qualificatifs négatifs et notre réaction, à vous et à moi, c’est de battre en retraite. Non que nous sachions quoi que ce soit de ces noirs mais à cause de l’image ainsi donnée d’eux par « cet homme ». Et si vous remarquez tous ceux qui prennent fermement position contre cet homme… 

Je dis « cet homme », vous savez de qui je veux parler. Je parle de l’homme qui pratique le lynchage, la ségrégation et la discrimination, de l’homme qui opprime et exploite, de l’homme qui nous interdit, à vous et à moi, d’avoir à Harlem des établissements scolaires convenables. C’est de cet homme, quel qu’il soit, que je vous parle. Je suis obligé de l’appeler « cet homme » sans préciser davantage parce que sinon je me ferais traiter de raciste. Ce que je ne suis pas. Je ne suis pas contre quelqu’un du fait de sa race mais bien en raison de ses actes. Et s’il agit mal, nous devons l’en empêcher par tous les moyens nécessaires. 

Noter bien ce ci : tant que les noirs du Congo étaient victimes de massacres en masse, personne ne protestait. Mais dès que les vies de quelques blancs ont été en jeu, le monde entier a poussé une clameur d’indignation. Qui la lui a fait pousser ? La presse. La presse a révélé que 2000 blancs étaient gardés en otages. Si un blanc se faisait tuer, les journaux se répandaient en gros titres. Mais les Africains, nos frères de Stanleyville, n’en ont pas tué un seul avant l’arrivée des parachutistes. Si les parachutistes n’avaient pas envahi leur terre, personne n’aurait été tué. Jusque-là, il n’y avait pas eu de tués. Bien des gens disent que ce ne sont pas nos frères de Stanleyville qui les ont tués mais les parachutistes et les mercenaires qui ont ouvert le feu sur tout le monde. 

Vous croyez que j’invente ? J’étais à Londres dimanche dernier et j’ai lu dans le Daily express (du 3 décembre) un article écrit par un blanc – je tiens à spécifier cela parce que si je ne le faisais pas vous iriez vous imaginer que cet article avait été écrit par moi ou par quelque autre noir. Voyons ce qu’écrit ce blanc dans le Daily Express, un journal bien éloigné de la gauche et qui n’a rien de libéral. L’auteur, Walter Partington se trouvait à Stanleyville. 

« Tout de suite après le largage des T28 pilotés par des mercenaires cubains ont effectué une attaque de nuit avec tir au canon » 

Il s’agit d’avions pilotés par des mercenaires cubains ; songez-y, des tueurs à gages venus de Cuba. Payés par qui ? Par les Américains. Vous tous qui vivez dans ce pays, vous allez payer pour les péchés de l’Amérique. 

« Les avions ont détruit les magasins de vivres des rebelles et tué les servants de mortier mais les obus de mortier fabriqués en Chine continuent encore de pleuvoir » 

Vous voyez, ils introduisent ici cette allusion à la Chine afin de vous donner un préjugé contre elle. Ils ne savent pas si ce sont des mortiers chinois : c’est la méthode de la presse qui trouve toujours des mots pour justifier le sort que l’on fait à ceux que l’on anéantit. 

« à sept heures du matin, des troupes appuyés par des blindés des unités de mercenaires belges et par les diablos de l’armée congolaise ont fait une entrée pétaradante dans le baril de poudre que constitue la ville indigène. Dans une maison, les soldats ont repéré des rebelles qui se préparaient à ouvrir le feu » 

Attention, notez bien cela 

« Ils sont entrés en force, en abattant les portes et sont ressortis entraînant avec eux hommes, femmes et enfants » 

Ce n’était pas des rebelles qu’il y avait dans cette maison mais de simples congolais. Pour justifier l’irruption des soldats dans cette maison, l’enlèvement de ses habitants et leur exécution sur place, il fallait en faire des rebelles. 

Voilà le genre d’opération qui se poursuit au Congo mais vous n’entendez pas ces dirigeants nègres en dire un seul mot. Je sais que vous n’aimez pas que j’utilise ce mot « nègre » mais je l’utilise ici à bon escient puisqu’il s’agit de ces dirigeants qui ne sont pas des Afro-Américains mais des négros : N.E.G.R. zéro S. 

Un colonel belge a arraché sa caméra à Reginald Lancaster, photographe de L’Express en déclarant : « Vous êtes tous les deux mis aux arrêt à domicile et nous vous déporterons par le prochain avion » 

Pourquoi ne voulaient-ils pas que l’on prit des photos ? Parce qu’ils ne voulaient pas laisser filmer leurs actions. 

« La colonne a poursuivi sa marche et vers midi 10 000 personnes, hommes, femmes et enfants étaient entassés comme harengs en caque, sous un soleil de plomb, encerclés par des soldats congolais armés de Thompson. Pour les protéger des soldats congolais qui ont la gâchette nerveuse, on leur avait mis à tous un bandeau blanc autour de la tête. Car cette ville a une population mixte » 

« En général, quiconque ne porte pas ce bandeau est abattu » 

Ce bandeau permet de distinguer ceux qui sont déjà passés au contrôle ou qui vont être soumis au traitement et l’on voit partout des monceaux de cadavres : ce sont ceux qui ne portaient pas le bandeau. Ce qui veut dire que tout congolais qui ne le portait pas était sommairement abattu à vue. Cela est écrit par un journaliste blanc qui n’est pas du tout partisan des congolais mais raconte tout simplement les choses telles qu’elles se sont passées. Meurtre en mass, massacre généralisé de noirs par les blancs aidés de quelques mercenaires noirs… 

« Au moment où mon avion atterrissait, j’ai vu un mercenaire abattre quatre congolais qui débouchaient des fourrés à proximité de l’aérodrome. Qu’ils aient ou non été des Simbas, tous quatre sont morts. Et pourtant, des hommes comme le lieutenant John Peters, de Wighrman Road, Harringay, à Londres, sont capables d’éprouver une profonde compassion. Aujourd’hui, deux chiens affamés se sont attaqués à Nigger, une chevrette noire, mascotte du commando n°7 » 

Ce mercenaire blanc avait une petite chèvre noire qu’il appelait « nigger ». C’est comme ça : tout ce qui est noir ils l’appellent « négro ». N’est-ce pas ainsi qu’ils vous ont appelés, vous aussi ? Voici justement qu’arrive un négro. Voici mon négro, Dick Gregory. Allons Dick, monte me rejoindre. Nous allons soumettre Dick à un interrogatoire. J’ai vu Dick l’autre soir parler des « négros » au cours du « Les Crane Show ». Eh Dick, regarde ce qui est écrit sur ce livre, c’est mon nom, regarde. Allons, je vais l’interroger. Attrapez-le mon frère et ne le laissez pas s’échapper. Maintenant Dick va perdre tous ses emplois. Fini les engagements, il faudra travailler à Harlem jusqu’à la fin de tes jours. 

Revenons à cette coupure de presse : « aujourd’hui, deux chiens affamés se sont attaqués à « nigger, une chevrette noire, mascotte du commando n°7. Lorsque nous sommes arrivés, Nigger était mourante et John Peters a dû l’achever. Il s’est détourné et a mis la main devant ses yeux » 

Voilà un mercenaire blanc qui met tant d’ardeur à tuer des congolais qu’il faut le freiner. Il les abat sans la moindre compassion. Mais sitôt que sa chevrette noire se fait mordre par un chien, il pleure. Il a plus de sentiment, ce blanc, cet anglais, plus de sentiment au cœur pour une chèvre morte, une chèvre de couleur noire, qu’il n’en a montré pour les congolais, gens tous pareils à vous et à moi et dont les cadavres forment d’innombrables monceaux .


~ Malcolm X, le 13 décembre 1964, Audubon, Harlem

vendredi 24 octobre 2014

L'histoire du chef des Eunuques de la Mecque accusé d'avoir engrossé une esclave de son maître.




" Nous nous sommes appesantis déjà sur le chiffre énorme d'eunuques que produit le Soudan, et la consommation est loin d'en diminuer. Des pharmaciens à Karthoum y ont gagné des fortunes énormes. Nous en avons connu un entre autres, qui avait le grade de lieutenant ; Mousssa-Pacha le nomma capitaine pour ce genre de service rendu à la patrie.

Mais l'établissement modèle, l'établissement mère est à Abou-Gerghé, sur la montagne Ghebel-Eter. Ce sont des moines coptes qui, depuis nombre d'années, ont ce privilège lucratif. Nous avons établi la statistique, n'y revenons donc pas.
C'est un couvent immense, construit comme une citadelle. Au rez-de-chaussée se trouve la vaste salle d'opération. Ces bons moines achètent à vil prix des enfants trop jeunes pour avoir une valeur. Les négriers leur en fournissent autant qu'ils le désirent, et leurs propres agents se livrent à cette chasse productive, enlevant tous les petits nègres qu'ils trouvent.

Inutile de dire que la solitude s'est faite autour de cette fabrique mutilatoire. Ils pratiquent deux genres d'opération. La première, la moins dangereuse, celle qui réussit le mieux, est la castration simple. On opère comme sur les animaux.

Ces sortes d'eunuques sont les moins prisés, et relativement se vendent bon marché, deux cents talaris environ. On les emploie dans les jardins des harems, aux portes extérieures, à l'entrée des palais. Sur cent opérés, un tiers succombe aux suites de la castration. — Ce sont les enfants les plus âgés qui sont soumis à ce genre de mutilation. Autant que possible, on évite de les laisser en rapport avec les dames qui sont bien loin de les dédaigner. Il est facile de citer de nombreux exemples de ces amours plus ou moins platoniques ; comment en serait-il autrement ? Quand on réfléchit que presque toutes, sevrées des apaisements charnels, ont tous les sens, tous les organes surexcités par les scènes de débauches dont elles sont témoins.

Une fois nous avons voyagé sur l'Azizié, avec un personnage important, le chef des eunuques du grand chérif de la Mecque, nègre magnifique. Il était à fond de cale, enchaîné sévèrement. Une accusation capitale pesait sur lui. Il était convaincu d'un abus de confiance sexuel. Confident tout-puissant de son maître, chez lequel il était entré bien jeune, à l'époque où la castration était presque uniquement en usage, avait-il échappé à l'opération, à cause d'un de ces phénomènes rares, dont les annales de la médecine citent quelques faits curieux ? Était-ce un exemple de l'influence physique des passions sur le cerveau ? Toujours est-il, qu'il mit la révolution au harem du grand prêtre.

Lui, le second ministre de la religion, gardien du trésor le plus précieux d'un musulman, il avait jeté un regard de satyre sur ces beautés qui, devant lui, se laissaient aller à toutes les excentricités de la plus provocante toilette. Il avait convoité ces houris sans défiance des passions qui bouillonnaient au fond de son cœur. À peine vêtues d'une chemise de gaze, elles se livraient, sous ses yeux, à tous les ébats, à tous les plaisirs que les femmes des harems se permettent entre elles, et qu'on tolère pour calmer leur effervescence. Le besoin de la procréation, ou manifesté tout à coup, ou suppléé, embrasa son cœur de feux dévorants. Il trahit son maître, et trouva beaucoup, mais beaucoup de ces odalisques sensibles, empressées, brûlantes. Un enfant nègre fut présenté comme son fils au grand chérif qui est d'une blancheur éclatante. L'accouchée était circassienne. Le chef de la religion, émerveillé, compulsa le Coran, et n'y trouvant pas l'annonce de ce phénomène, eut un soupçon terrible. Le chef des eunuques fut épié, surpris en flagrant délit et arrêté. Le chérif n'avait pas le droit d'abattre sa tête, il l'avait fait trop grand. Il l'envoyait donc à Stamboul pour que le Sultan prononçât sur son sort. Quant aux femmes coupables, leur châtiment ne regardait que le mari outragé ; il s'en vengea noblement. Toutes étaient soupçonnées, toutes donc périrent ; le harem fut renouvelé, et nous avons voyagé sur le Soakim, avec douze Géorgiennes qu'on lui amenait pour former les cadres de son bataillon de courtisanes. 

Les maris musulmans durent faire de sérieuses réflexions et chercher un remède à ce grave inconvénient. L'ablation totale, complète, absolue, fut exigée. Opération terrible, pratiquée avec le rasoir, tout d'un coup, sans se préoccuper des artères. Le petit patient est étendu sur une table, les jambes écartées, tendues fortement et fixées à des crampons de fer. Le col est pris dans un carcan, les bras allongés sont tenus par deux aides, et le rasoir enlève muscles, peau, chair, mettant à nu les pubis. Il en résulte une plaie effroyable qui toujours met la vie en danger. Les souffrances sont atroces. Quand l'enfant a été délié et retiré de dessus la table d'opération, on introduit dans la vessie un morceau de roseau saillant de deux pouces, pour que les fonctions urinaires ne soient pas supprimées. Un emplâtre est appliqué, puis le martyr est enterré jusqu'au col dans le sable brûlant et exposé aux ardeurs du soleil. On foule le sol autour de son petit corps, pour qu'il soit dans l'impossibilité absolue de remuer ; condition sine qua non de succès, disent les moines.

Pendant trois jours, on ne lui donne que de l'eau, car la fièvre est intense. Ensuite on le nourrit peu à peu, et au bout de huit ou dix jours, on le retire. La cicatrisation est avancée, l'hémorragie n'est plus à craindre.

Sur cent opérés, quatre-vingt-dix succombent. Ceux qui survivent, sont gardés quelques années au couvent, puis vendus de sept cents à mille talaris. Leur emploi est la garde des dames, la surveillance intime, l'intérieur des appartements. En l'absence du mari, ils peuvent entrer dans la chambre à coucher des épouses, à toute heure, en toute circonstance ; de nuit, de jour, quand bon leur semble, et quelle que soit la situation délicate dans laquelle se trouve la femme. C'est même une obligation pour eux, un des devoirs de leur charge.

Au reste, les femmes n'éprouvent aucune gêne de la présence de ces êtres tronqués. Elles les considèrent comme des petits chiens, c'est leur expression, les grands étant exclus des harems ; ces pudiques houris vaquent avec insouciance devant eux, aux soins les plus secrets de leur toilette. Pour elles, ce sont des automates, et les maris, à leur égard, sont sans crainte comme sans jalousie.

Ces malheureux peuvent aspirer aux premières places de l'empire, aux fonctions les plus importantes. Nous en connaissons qui sont colonels, généraux, ministres, gouverneurs, et possèdent des harems. Pourquoi faire ? Je l'ignore.

Règle générale, plus un eunuque est hideux, repoussant, plus il est beau, plus il a de prix, plus il est fier et hautain. Jamais un sentiment noble ne fait battre son cœur haineux. En perdant sa virilité, il se sent séparé de l'humanité et la prend en exécration. Les larmes, les douleurs, le supplice de ses maîtres, voilà ce qui fait sa joie, voilà son paradis"


~ Raoul Du Bisson, "Les femmes, les eunuques et les guerriers du Soudan", 1868